la lumière collective
© Crédits photographiques : Lily Jue Sheng, 2026.
very abstract and a little bit harsh : projection et lecture de poésie par Lily Jue Sheng
— Projection à la lumière collective
Jeudi 24 septembre 2026 de 18h30 à 20h. Gratuit et ouvert à toustes.
Présenté en collaboration avec la lumière collective: 7080, rue Alexandra, #506 Montréal, QC H2S 3J5
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very abstract and a little bit harsh retrace la dimension politique de la pratique de Lily Jue Sheng à travers dix années d’expérience dans le contexte d’économies cinématographiques précaires. La réalisation de Force Majeure et Mercurial Matter de Sheng a coïncidé avec une période consacrée au tirage optique et à son activité de technicien·ne spécialisé·e en calibration de formats de petite largeur, chargé·e de cataloguer l’œuvre de d’une vie du cinéaste et projectionniste Stom Sogo. Le décès prématuré de ce dernier en 2012 a confié à Sheng la responsabilité de gérer les films-journaux intimes queer et novateurs de Sogo, qui ont fortement influencé ses débuts artistiques. Les films de Sheng seront projetés aux côtés de Slow Death de Sogo, dans une association qui veut évoquer les effets psychiques de la technologie, de la jeunesse et de la violence capitaliste. Heritage Architecture 建筑遗产 marque le passage de Sheng au cinéma de paysage après une période consacrée à l’organisation syndicale. Le programme sera accompagné d’une brève lecture de poésie s’inspirant des luttes de classe sur divers fronts et à travers diverses fissures, suivie d’une séance de questions-réponses avec Steff Huì Cí Ling.
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Les conditions pour rester
L’« urgence » m’enveloppe chaque jour. Chaque tâche au travail exige un élan d’action, inspiré par la conviction sans cesse grandissante que les conditions de travail relèvent de l’urgence. De l’« in-urgence ». Pour gagner suffisamment d’argent, pour retrouver la sécurité, pour construire une communauté, pour refuser cette vie telle qu’elle est, mais au-delà de cela, pour mieux habiter le temps et l’espace. Mon corps attend que j’agisse plus vite.
L’immensité de l’incarnation physique et sensorielle me submerge, m’empêchant d’avancer et brisant tout élan de refus. Je me sens accablée et, en même temps, ces distractions me rendent plus complexe. Elles viennent s’ajouter à mes données et j’aspire au moment où elles se transformeront en mouvement, s’intégreront à l’action, hors de l’inertie d’une expérience qui se limite à la simple survie. Il m’est désormais difficile de regarder autour de moi. Comment rester plus longtemps, m’attarder dans l’acte de témoigner, suffisamment pour comprendre quelque chose, suffisamment pour immortaliser ce moment ?
Il y a quelque chose de rebelle dans la pratique cinématographique de Lily Jue Sheng. Qu’elles se manifestent à travers des assemblages d’images abstraites ou qu’on les découvre dans des documentaires paysagers sans narrateur, ses œuvres offrent des expériences du lieu sans réduire ces environnements à des univers facilement consommables, classables ou explicables. Iel explore les matériaux et les lieux tout en restant irrévocablement ancré· e dans leur rapport à ceux-ci. L’architecture d’un lieu, d’un symbole, d’une image ; les matériaux physiques de sa documentation ; le travail nécessaire pour parvenir à ce résultat représentatif ; et les conditions de travail dans lesquelles le projet est réalisé : tout cela s’accumule au sein d’une pratique hautement autoréflexive, matérialiste et bienveillante de conception d’espaces politiques.
« very abstract and a little bit harsh » est un programme consacré au cinéma d’auteur et à la poésie, conçu par Lily Jue Sheng, qui rassemble quatre films en 16 mm réalisés sur une période de dix ans : Mercurial Matter (2014–2017), Force Majeure (2015–2017), Change 变 (2016–2017) et Heritage Architecture 建筑遗产 (2024), ainsi que Slow Death (2000) de Stom Sogo, une œuvre numérisée à partir d’un film Super 8. La projection est accompagnée d’une brève lecture, suivie d’une séance de questions-réponses avec l’écrivaine et chercheuse Steff Huì Cí Ling.
Le programme met en relation différentes générations d’artistes-ouvriers : l’artisanat côtoie le travail, l’intuition côtoie l’analyse, l’image individuelle côtoie le travail répétitif qui la produit. La sensation et le matérialisme n’ont pas besoin de s’opposer ; l’un n’a pas besoin de disparaître pour que l’autre devienne intelligible. L’approche de Sheng vis-à-vis le cinéma d’auteur s’enracine dans leur double identité d’artiste et de travailleur, ainsi que dans un engagement marxiste visant à comprendre la production artistique à travers le travail, la classe sociale et la solidarité.
Iel ont découvert le travail de Sogo lors de leur passage à l’Anthology Film Archives de New York et décrivent l’utilisation que fait Sogo du Super 8 comme « un processus intuitif de réenregistrement de matériel projeté », dans lequel il re-filme des séquences en Super 8 projetées sur diverses surfaces. À cette époque, Sheng réalisait Mercurial Matter (2014–2017), composé de couches de feuillage frénétique et de formes organiques, ainsi que Force Majeure (2015–2017), une éclipse en séquence rapide. Change 变 (2016–2017) marque un glissement léger mais significatif vers des symboles linguistiques accentués et changeants, superposés à travers des palettes symétriques de couleurs en interaction. Dans ces trois films, un son mécanique, palpitant et rythmé accompagne la succession d’images kaléidoscopiques. Slow Death (2000) de Sogo évolue dans un espace abstrait et sombre, fait de bruits noirs à la fois repoussants et méditatifs. Change, Mercurial Matter et Force Majeure utilisent tous des caches mobiles et un tirage optique analogue. Bien que Sheng souligne que ce dispositif technique est très différent des outils utilisés par Sogo avec le Super 8, iel voit une continuité dans la dégradation de l’image cinématographique au sein de leurs « expériences mécaniques » respectives.
L’imprimante optique du film fait l’objet d’une histoire du travail qui lui est propre. Sheng décrit son utilisation conventionnelle dans les effets spéciaux hollywoodiens comme un domaine où le travail technique, lorsqu’il est réussi, est censé disparaître. À l’instar de l’assistant caméra qui règle la mise au point, le travailleur et son intervention deviennent à peine perceptibles lorsque l’effet est réussi. Les cinéastes d’art et les conservateurices de films utilisent depuis longtemps cette même machine d’une manière différente. Sheng situe leur propres expérimentations dans le cadre de cette inversion, en utilisant l’imprimante optique pour révéler ce qu’iel appelle « les tensions entre des éléments qui ne sont pas censés être visibles » , en particulier lorsque le film est en mouvement.
Sheng explique qu’iel apprécie le travail de Sogo, tout en ressentant une certaine réticence face à ses qualités sensorielles exigeantes lors des projections. Cette friction peut elle-même devenir productive, ce que Sheng compare à « une sorte de sabotage hétérogène de la part des spectateurices : même le désir de quitter la salle de projection peut contenir des énergies stimulantes » .
Heritage Architecture 建筑遗产 (2024) marque un passage important vers le cinéma de paysage. Une caméra en mouvement parcourt les villes portuaires taïwanaises et chinoises, effectuant des inclinaisons vers le haut et des panoramiques vers la droite, tout en conservant intacts les sons ambiants, accompagnés d’un piano électronique et d’une musique composée par Masami Tomihisa. Sheng reconstitue ce que l’on pourrait ressentir en arpentant les rues de ces villes, sans pour autant réduire cette expérience à une explication didactique ou à un simple hommage. Le film dépeint un parcours individuel à travers les structures matérielles et sensorielles de l’identification culturelle, qui sont néanmoins liées à des histoires et à des héritages collectifs.
Sheng retrace une évolution de leur pratique à travers des expériences vécues au sein des mouvements syndicaux : une campagne de syndicalisation lancée par les employés du cinéma Anthology, un piquet de grève organisé par les employés d’un restaurant chinois juste au sud de l’East Village et une mobilisation de la base menée par des personnes LGBTQIA+ et des femmes dans l’enseignement supérieur. La mobilisation à Chinatown et dans l’East Village a mis en relation les questions de race, de migration, de proximité et d’identification avec les distinctions de classe, les moments d’unité de classe, les affrontements et les accalmies au sein de ces quartiers et de ces mouvements. Regarder en arrière ne signifie pas réécrire les premiers films de Sheng pour en faire l’expression d’une conscience politique apparue plus tard. Leur force sensorielle peut être considérée en fonction de cette histoire sans imposer une progression linéaire allant de l’expérimentation à la connaissance, à l’identification et à la conscience d’artiste-travailleur.
Rester en un lieu ne signifie pas le figer, ni le connaître définitivement. Les films de Sheng laissent place à la durée indéterminée du regard : elles permettent aux sensations, à la matière, à l’histoire et au travail de rester présents sans être immédiatement mis au service d’une explication. Rester dans ces conditions crée un autre rapport à l’urgence, qui n’exige pas d’aller plus vite, mais d’avancer de manière plus délibérée.
L'urgence ne se réduit pas à la vitesse. L'urgence peut contenir une lenteur condensée, à la fois attentive et hantée. Des lenteurs multiples, réunies. La lenteur de l'expérience face à la vitesse de ses conditions matérielles. Un réservoir critique. Ce qui persiste ne perd pas de son urgence.
— Pascha Marrow est travailleuse culturelle, éducatrice, artiste et écrivaine basée à Montréal.
L’équipe d’articule souhaite remercier Joyce Joumaa pour la traduction du texte d’exposition.
Programme
Force Majeure
2015–2017
5 min. 16mm
Mercurial Matter
2014–2017
6 min. 16mm
Change 变
2016–2017
6 min. 16mm
double projection
Heritage Architecture 建筑遗产
2024
9 min. 16mm
Slow Death
2000
Stom Sogo
15 min. Super-8-to-digital
Hôte
la lumière collective est un collectif d’artistes et de commissaires locaux qui croient en la création d’un cinéma et d’espaces cinématographiques qui favorisent la rencontre tant artistique qu’humaine. la lumière collective a été fondée en 2016 par Emma Roufs, Sonya Stefan et Benjamin R. Taylor. Elle est actuellement co-dirigée par Emma Roufs et Benjamin R.Taylor, avec Noa Blanche Beschorner et Samuel Terry Pitre à la coordination générale.
Artiste
Lily Jue Sheng est un·e artiste-cinéaste et cinéaste travaillant à la croisée de l’image animée, du collage et de la poésie. Ses œuvres ont été projetées ou lues à l’Anthology Film Archives, à la Cinémathèque, à la Fondation Emily Harvey, à Mono No Aware et au Poetry Project. Parmi les festivals de cinéma où ses œuvres ont récemment été présentées, nous pouvons noter le Light Field Film Festival, le Festival international du court-métrage de Pékin, le Winnipeg Underground Film Festival, le Festival international du film de Rotterdam, le True/False Film Fest et le Kabayitos Microcinema. Iel a reçu des prix décernés par Creatives Rebuild NY, la Foundation for Contemporary Arts, la Jerome Foundation, l’Anderson Center at Tower View et divers conseils des arts locaux. Son travail s’inspire de lieux et de paradigmes liés à son identité de colon issu d’une minorité (né·e à Shanghai, en Chine), neuro-atypique et engagé·e dans des luttes sociales sur les terres non cédées des Lenapes où iel a grandi et réside actuellement (New Jersey et New York).
Modératrice
Steff Huì Cí Ling 林惠慈 est chercheuse en sciences du travail et travailleuse culturelle vivant sur des territoires non cédés. Elle est programmatrice de la série « DIM Cinema » à la Cinémathèque et a été co-rédactrice en chef d’un numéro spécial consacré au 50e anniversaire de l’ouvrage Labor and Monopoly Capital de Harry Braverman, publié dans la revue New Proposals: Journal of Marxism and Interdisciplinary Inquiry.
Accessibilité
Pour toute question ou demande concernant l'accessibilité à l'événement ou à notre espace d'exposition, veuillez contacter Samuel par courriel ou par téléphone au 514-842-9686. Pour des informations générales sur l'accessibilité, veuillez consulter notre page dédiée.
Compte tenu des transmissions continues du COVID-19 et de la grippe, le port d'un masque est fortement recommandé lors des événements.