Apprendre à dire oui

01/16/2015 - 02/15/2015

APPRENDRE À DIRE OUI

La critique du capitalisme n’est pas une mince affaire. Compte tenu que « le système » s’est immiscé dans les moindres recoins de l’espace public et qu’il commercialise tous les phénomènes, même des interventions sociales aussi bénignes que des bibliothèques publiques ou des pistes cyclables peuvent sembler radicales. Toute une génération adulte a grandi en ne connaissant rien d’autre qu’un capitalisme triomphant, sans avoir la moindre idée de ce à quoi ressemblent vraiment les autres systèmes sociaux. Il est presque impossible, aujourd’hui, de voir au-delà des frontières poreuses du capitalisme, et on pourrait même dire que toute critique formulée au sein d’une société capitaliste avancée est nécessairement tributaire des modalités de cette société. Nous sommes les créatures du capitalisme, ou plutôt, pour le dire autrement, nous sommes dans la merde jusqu’au cou!

Dans ce contexte de mécontentement, articule est fière de présenter «Corporate Creativity Workshops for Art», une exposition de Desearch Repartment (DR). DR nous propose un cheminement percutant et satirique à travers les autoroutes, détours et méandres du capitalisme néolibéral, un projet multimédia qui nous fait pénétrer jusqu’au fond du terrier de lapin en examinant les fondements et les moindres recoins de la culture médiatisée et médicalisée du capitalisme. Des présentations vidéo et PowerPoint nous invitent à endosser des produits fictifs mais d’une crédibilité consternante, comme K2O, un thé infusé de Kool-Aid («Hydratez vos émotions!»), tout en nous bombardant d’images léchées du monde des affaires et de texte didactique vide de sens. Tous ces produits imaginés font la promotion de la marchandisation de versions tronquées de la science occidentale et de la spiritualité orientale : «Quantum.», «Nourrissez-vous.», «Apprenez à dire oui, vous aussi!».

La critique du monde de l’art, de ses vedettes et de ses institutions est au cœur de la pratique de Desearch Repartment. En effet, les catastrophes de notre temps sont curieusement reflétées dans le milieu artistique. Desearch Repartment propose des synergies hybrides et dystopiques, par exemple dans un scénario où l’Institut Marina Abramovic collabore avec le centre de détention de Guantanamo Bay, ouvrant la voie à de futures collaborations entre les lieux dédiés à la pratique artistique et les prisons. Selon ce nouveau paradigme pseudo-égalitaire, l’art et le travail sont combinés et assimilés à l’esclavage, nous pouvons donc tous bénéficier du droit de travailler sans être payé. Dans cette même veine, Desearch Repartment offre aux visiteurs de la galerie l’occasion de travailler eux-mêmes sans rémunération, en participant à des ateliers de construction de prototypes puis en arborant fièrement leurs créations en les immortalisant sous forme d’égoportraits ou selfies, sur fond d’une bannière pratique indiquant le processus de progression et de répétition.

Une autre fusion hybride de l’art et du capitalisme imaginée par Desearch Repartment consiste à aligner le « troisième espace social » incarné par Starbucks avec la performance «The Green Line» de l’artiste Francis Alÿs. Dans ce dernier projet, l’artiste a traversé la «ligne verte» apparue sur les cartes en 1967 pour séparer la zone palestinienne de la zone israélienne à Jérusalem, en transportant un pot de peinture troué d’où s’échappait un filet vert afin de concrétiser cette ligne verte symbolique en la rendant bien réelle. Le projet hybride de Desearch Repartment utilise Google Maps pour localiser toutes les succursales de Starbucks dans une région donnée (malheureusement, Google ne montre pas la succursale Starbucks de Guantanamo Bay – c’est sans doute un secret d’État), puis parcourent cette carte en traçant une nouvelle «ligne verte» à l’aide de boîtes à café trouées de Starbucks.

Desearch Repartment place le thème de Starbucks au cœur de nombreuses réflexions et représentations. Dans une autre performance, les artistes Yess et The’A se donnent la becquée comme deux oiseaux, en se passant du café Starbucks d’une bouche à l’autre – une «fontaine de caféine». Tout s’écroule, les uniformes tombent (des blouses d’hôpital?) et les artistes se roulent nues dans le déversement, imprimant ainsi des motifs de café sur des feuilles de papier couché disséminées sur le sol : un processus de création de valeurs qui est typiquement capitaliste.

La pratique de Desearch Repartment va bien au-delà de simplement se lamenter face à l’image marchandisée du Che; elle adopte les stratégies bien ancrées du capitalisme, soit la publicité, les relations publiques et les stratégies de marque, tout en se réappropriant leurs composantes et en les redéployant de manières qui semblent encore plus capitalistes que le capitalisme lui-même. D’une certaine façon, Desearch Repartment pratique la critique au moyen de l’anti-critique; les artistes déconstruisent le capitalisme en l’accommodant de façon radicale et absurde. Elles ont un humour mordant, sombre, et évoquent le même plaisir presque sadique que prenait Kafka en jetant ses personnages dans des situations de lutte futile au sein de dystopies grotesques. Desearch Repartment n’est pas un projet nihiliste, malgré son humour noir qui nous fait rire jaune, mais il ne présente pas non plus une vision particulièrement optimiste. Émergeant du ventre de Léviathan, du capitalisme triomphant – cet univers déroutant où nous nous retrouvons comme des personnages de Kafka, Desearch Repartment est un monstre critique à la Frankenstein, rapiécé à partir des lambeaux de chair de la bête.

Rien n’est éternel, mais lorsque la fin de la gloire du capitalisme aura sonné, toutes les personnes vivantes aujourd’hui auront sans doute quitté notre monde. Si le capitalisme est notre scénario de science-fiction post-apocalyptique, Desearch Repartment pourrait bien être notre trousse de survie – en nous tendant un drôle de masque à gaz. Si on prend l’habitude de porter ce masque, on échappe à l’air empoisonné et, tant que tout le monde accepte de le porter, cela pourrait susciter juste assez de fous rires pour refouler le désespoir. Si le changement radical est encore une perspective lointaine, alors notre survie est aujourd’hui critique.

—Edwin Janzen

Participating artists: 
Edwin Janzen
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